Des "otages" "empêchés" d’aller travailler

Publié le par Gabe

 

Ou comment les mots se trompent de guerre



Il faut, décidément, faire attention aux mots. On entend beaucoup ces

jours-ci les usagers se plaindre que les grévistes les « empêchent »

d’aller travailler. Or, au sens strict, ils ne les empêchent pas. Ils

cessent de les y aider. C’est quand même très différent : les

grévistes suspendent le service qu’habituellement ils rendent contre

salaire, et renoncent à leur paie pour la durée où ils cessent de

« servir ». Ils exercent ce faisant leur droit de grève, strictement

incontestable.

 

Que la grève constitue une nuisance est tout aussi incontestable,

c’est même de là qu’elle tire son pouvoir relativement persuasif. Mais

si elle est constitutionnellement garantie, c’est bien qu’elle est

légitime dans son principe : elle est reconnue comme un instrument

légal dans la négociation du rapport de force entre les employeurs et

les employés. On observera au passage que la constitution prévoit donc

bien que les relations entre ceux-ci et ceux-là sont susceptibles de

prendre la forme de rapports de force, et qu’en somme les luttes

sociales font partie du programme légitime de la société.

 

A ce titre, le terme d’« otage » dont les « usagers-vus-par-les-médias »

à moins que ce ne soient les « médias-vus-par-les-usagers »

nous abreuvent est parfaitement inacceptable, et même obscène.

Obscène évidemment pour les otages, les vrais, ici et là en quelques

coins de la terre. Inacceptable ensuite parce qu’il porte une représentation

du corps social trompeuse et délétère. Dans corps social il y a corps :

nous en sommes tous les membres, il n’y a pas de partie neutre,

qui se trouverait prise au piège, « à son corps défendant »,

d’une problématique ne la concernant pas.

Chacun est agent du devenir collectif, et nous sommes tous partie

prenante de la lutte sociale qui se joue ici.

 

On me répondra que c’est parce que nous sommes tous responsables du

devenir collectif que les bénéficiaires de régimes spéciaux doivent

contribuer à l’effort commun pour rendre possible le financement futur

des retraites. Problème moral, plus qu’économique, puisque les

personnes concernées représentent une part dérisoire du corps social,

et que s’agissant d’économie(s), le gouvernement eût pu s’aviser d’en

faire autrement qu’en tapant sur les petites retraites, en s’abstenant

par exemple d’offrir l’équivalent de 90 fois la somme qu’il espère

tirer de cette réforme, sous la forme de cadeaux fiscaux dont personne

n’a réussi à prouver l’intérêt sur le plan collectif.

 

Problème moral décidément, car si l’on veut vraiment tendre vers

l’équité dans le système des retraites, il faut évidemment prendre en

compte non seulement la pénibilité, mais l’espérance de vie moyenne

propre à chaque corps de métier dans le calcul des pensions : seul

moyen de rendre une politique de financement des retraites acceptable,

parce que cohérente.

 

Car la politique aussi fait corps, c’est un système symbolique

complexe dont on attend au minimum de la cohérence. De la part d’un

gouvernement de droite qui pratique une politique clientéliste et

réserve à son sommet les privilèges les plus indécents (je songe

notamment aux Centquarantepourcent, appelons-les comme ça puisque

personne ne sait exactement de quoi il retourne), cette réforme-là est

inacceptable. On ne demande pas un tel effort à ceux d’en bas quand on

a fait tant de largesses à ceux d’en haut. C’est plus qu’un problème

de communication. C’est un problème moral.

 

J’avoue ne pas connaître assez les métiers concernés (tellement divers !)

pour être absolument certaine que ces régimes spéciaux ne sont pas

la juste compensation d’efforts particuliers déjà consentis. Et j’ose

dire que ce n’est pas le cœur de la question. Le cœur de la question

bat dans ce fameux corps social envisagé comme un tout,

dont le « corporatisme », tant décrié et bien mal compris, n’est que la

métonymie.

 

Je m’explique : quand un corps de métier se bat pour que ses membres

bénéficient d’une situation décente, c’est AUSSI à la décence des

situations de travail en général qu’il œuvre. Sans doute les

motivations des grévistes sont-elles pour partie (la majeure ? Et

alors ?) personnelles. Mais DANS LES FAITS, leurs conquêtes

construisent et consolident les droits des travailleurs en général.

Notamment pour cette raison simple et évidente que lorsqu’ils

échouent, le démantèlement de leur statut sert toujours d’exemple et

de justification au démantèlement du statut voisin – comme le montre

très exactement toute l’histoire de la réforme des retraites. TOUS les

travailleurs ont donc intérêt à ce que CERTAINS travailleurs

parviennent à défendre la décence de leurs conditions de travail : la

lutte sociale ne s’arrête pas ce soir, les victoires des uns sont

susceptibles de servir d’exemple, de modèle et de justification aux

luttes – et aux victoires – des autres.

 

Qu’elles le deviennent en effet dépend de nous : tous les

travailleurs, y compris ceux du privé, ont le droit de se syndiquer,

de faire grève, de lutter pour la dignité de leurs conditions de

travail et de vie. Ces droits n’existent réellement que si on les

exerce ; cet exercice est une lutte, et la lutte, ça coûte. Ça coûte

en énergie, morale et physique, et ça coûte de l’argent. C’est un

risque, toujours : le risque de perdre. Je sais de quoi je parle. Il y

faut de l’audace, du courage, de la détermination, et un certain sens

du collectif. Toutes qualités dont je n’entends pas beaucoup parler, à

propos des grévistes actuellement engagés dans la lutte.

 

Alors quand bien même je devrais être la seule à le faire, dans ce

concert de plaintes d’« otages » « empêchés » d’aller travailler, je

leur dis : chapeau, les grévistes, et merci. Merci pour nous tous.

 

Judith Bernard


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