Gilles Clément, un paysagiste engagé

Publié le par Gabe

Du 16 novembre au 18 décembre, retrouvez le paysagiste Gilles Clément dans une étonnante création végétale et musicale, avec le pianiste Patrick Scheyder et la comédienne Marie-Christine Barrault, au Théâtre du Lucernaire, à Paris.

« Il est illusoire de penser qu’on va résoudre la crise écologique sans changer de système économique. »
Publié le dimanche 7 octobre 2007 à 14h00 | LE MONDE BOUGE
http://www.telerama.fr/monde/20411-il_est_illusoire_de_penser_qu_on_va_resoudre_la_crise_ecologique_sans_changer_de_systeme_economique.php

Il ne veut pas d’un Grenelle de l’environnement mais une révolution ! Pour
le jardinier écrivain, ce n’est pas en bricolant des réformes que l’on
sauvera la planète.


Ne lui dites surtout pas qu’il est courageux. Gilles Clément vous réplique
qu’il est « juste un artiste, libre de donner son opinion » . Son opinion,
il l’a dite haut et fort le 7 mai dernier, au lendemain de l’élection de
Nicolas Sarkozy : ce jour-là, le jardinier-poète-voyageur, créateur du parc
André-Citroën ou du jardin du musée du Quai Branly, annonçait qu’il rompait
tous ses contrats avec l’Etat. Motif : dénoncer « un projet de société qui
nous engage tous dans la destruction de la planète ». Sacrément radical dans
un paysage français plutôt assoupi… Cinq mois plus tard, en plein Grenelle
de l’environnement, vaste négociation initiée par les associations
écologiques et orchestrée par le gouvernement, Gilles Clément persiste et
signe.

Aujourd’hui, où en êtes-vous ?

Les agissements du gouvernement n’ont fait que renforcer ma position. Nous
sommes face à un projet ultralibéral qui favorise la santé des entreprises
plutôt que la santé humaine, mené par un président ouvertement fasciné par
le modèle américain. Le modèle même qui menace le plus la vie, la diversité,
la société, la démocratie sur la planète.
Nous savons très bien où cela nous mène, ce serait de la mauvaise foi de
prétendre le contraire : il suffit de voir comment les Américains vivent,
comment on les précarise tout en laissant entendre qu’il n’y a pas de
chômage. Nicolas Sarkozy a clairement porté ce message devant les Français,
qui l’ont entendu et se sont prononcés en sa faveur. Ainsi va la démocratie.
Mais, en ce qui me concerne, je ne veux plus cautionner ce système, qui
dévaste notre planète et détruit des populations entières. Et je considère
qu’agir avec le gouvernement, de manière directe ou indirecte, c’est de la
collaboration. Alors j’organise ma résistance, à ma façon.

Vous y allez fort !

Je reprends les mots de la guerre car j’estime que la situation est aussi
grave. Voire plus, dans la mesure où le désastre écologique et social
atteint aujourd’hui des dimensions planétaires, alors que la dernière guerre
mondiale, elle, est restée localisée. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas
d’une position de résistance à Nicolas Sarkozy lui-même, mais à ce
capitalisme financier qui nous broie peu à peu. Et qui pollue l’eau, détruit
la diversité et la vie.
Je pense par exemple à cette invention monstrueuse qu’est la mise en Bourse
du droit à polluer. Et qui permet à une entreprise, quand elle a trop
pollué, d’acheter à une autre entreprise, moins polluante, un droit à
polluer. L’an dernier, comme l’hiver a été doux, les industries émettrices
de CO2 ont beaucoup moins consommé d’énergie. Elles ont moins pollué, et ont
donc moins acheté de droits à polluer, si bien que les actions en Bourse ont
chuté et que les actionnaires sont mécontents. Conclusion : pour gagner de
l’argent, il faut polluer ! Je trouve gravissime que notre société ait pu en
arriver là.

Vous ne croyez pas au Grenelle de l’environnement ?

Cela fait partie de la grande tricherie. Nicolas Sarkozy va parvenir à faire
exactement ce qu’il veut, en ayant obtenu l’assentiment des ONG et des
syndicats, auxquels il aura promis beaucoup de choses… qu’il ne tiendra pas.
Je ne pense pas qu’il s’agisse de sa part d’une prise de position en toute
conscience. Pas question pour lui de revenir sur notre mode de vie,
d’abandonner notre logique boursière, nos 4x4 et notre égoïsme.
Or il est illusoire de penser qu’on va résoudre cette crise écologique sans
changer de système économique. Le capitalisme financier est fondamentalement
destructeur. Et il n’a même pas besoin de la démocratie pour exister, la
Chine en fait la preuve ! Tant qu’on n’aura pas changé ces fondamentaux, on
n’avancera pas. Tout le reste sera de la poudre aux yeux, avec quelques
résultats, habiles et ultra médiatisés. De petites concessions, comme
diminuer la vitesse de circulation des voitures ou faire couler moins d’eau
sous la douche.
Bref, un écologisme mondain qui permet de cautionner le système. Et qui
refuse de débattre des vraies questions, comme l’aménagement du territoire,
la remise en question de la voiture et des systèmes de circulation. Le
symbole le plus frappant, ce sont les biocarburants, présentés comme une
solution, alors qu’il s’agit d’une aberration écologique. Leur culture exige
d’immenses surfaces qui viennent en destruction absolue de la diversité. Il
faut les engraisser avec des tonnes de pesticides et d’eau. Et, au final,
ils polluent à peine moins que les carburants traditionnels. En réalité, ils
n’ont pour but que de maintenir l’activité de quelques lobbies, automobiles
en particulier.

Ne sous-estimez-vous pas les ONG, les syndicats et l’opinion publique aussi,
dont la sensibilité environnementale est de plus en plus aiguë ?
Quelque chose va forcément sortir de ce Grenelle, il y va de la crédibilité
de ce gouvernement. Mais cela se serait fait dans tous les cas ! Toutes les
mesures dont on parle aujourd’hui auraient été adoptées, tôt ou tard, sous
la pression de l’Europe. Au mieux, nous allons rattraper notre retard sur
nos voisins européens.

C’est un premier pas, non ?

Certes, mais je regrette qu’on y aille comme ça, par petits bouts. Alors
qu’il y a de quoi construire une vraie politique, avec un projet économique
cohérent, sur l’environnement et la société. Or personne n’en parle, à
l’exception des Verts et, dans une moindre mesure, de José Bové. Peut-être
est-ce trop tôt dans l’histoire de la France ? Le problème est que ça risque
d’être trop tard pour la planète.

C’est plutôt inédit d’entendre un paysagiste prendre des positions
politiques ?

Depuis trente ans, on me dit : « C’est bien ce que vous faites, ces beaux
jardins… » Mais, pour moi, être jardinier a toujours eu une dimension
politique, même si c’est la première fois que je l’affirme aussi nettement.
Il faut en revenir à l’étymologie du mot « jardin », qui vient de « Garten
», autrement dit un enclos dans lequel on protège le meilleur. Le meilleur
des plantes. Le meilleur de l’espace, de la lumière, de l’art de vivre. Le
meilleur de la pensée : c’est un lieu de méditation, de discussion.
Ce « meilleur » a été protégé, valorisé, scénographié à travers les siècles
de façons extrêmement variées. A un moment donné, on a estimé qu’il fallait
mettre en valeur l’eau : c’est le cas des jardins hispano-mauresques, depuis
la Perse jusqu’à Grenade au XVe siècle. Mais il y a aussi le jardin
classique, au XVIIIe siècle, qui met en scène l’horizon et où il est
question de domination, de maîtrise totale de l’environnement. Ou le jardin
romantique, au XIXe siècle, qui magnifie la nature en l’idéalisant et
l’encadre comme un tableau.
Aujourd’hui, quel est notre « meilleur » ? La diversité et la vie, dans sa
fragilité. Nous voilà brutalement conscients de la finitude écologique de la
planète. C’est donc ça, le jardin : protéger la vie, l’exploiter car on y
est obligés, mais sans la détruire. C’était tout le message du « jardin
planétaire », que j’ai exposé à la Villette en 1999.

Vous avez récemment imaginé un « jardin politique », un jardin d’orties.
Qu’entendez-vous par là ?

Je l’ai conçu dans un contexte particulier, juste après les élections, en
juin 2007, dans le cadre d’une biennale artistique consacrée à la « sagesse
du jardinier », à Melle, dans les Deux-Sèvres. Une ville très étrange,
dirigée pendant des années par un maire remarquable qui a planté un
arboretum unique en France : des rues, une ancienne voie ferrée ont été
transformées en promenades et truffées d’arbres rares.
J’ai décidé d’y faire un jardin à double thématique. Un jardin d’eau d’une
part, où l’eau est purifiée par les plantes, pour pointer que partout en
France, mais spécialement dans les Deux-Sèvres et en Bretagne, l’eau est
totalement polluée par les traitements agricoles, industriels et
domestiques. Et un jardin d’orties également, où l’on fabrique du purin
d’orties, un soin curatif pour les plantes, que l’on distribue gratuitement
tous les vendredis. Ce qui est totalement illégal. Car nous sommes sous le
coup d’une loi inique, selon laquelle il est interdit d’utiliser des
produits « non homologués », autrement dit tous ceux qui se vendent sous
l’appellation « bio » ou sur les petits marchés. A moins d’une autorisation,
qu’il faut payer 25 000 euros, ce que ne peuvent pas faire les artisans. Si
on passe outre, si on commercialise le purin d’orties ou qu’on publie des
livres sur le sujet, comme l’éditeur Bernard Bertrand, on risque 25 000
euros d’amende et deux ans de prison (1) ! C’est encore un exemple de cette
politique française qui vise à favoriser les grands lobbies et à interdire
le petit artisanat, sur un marché du bio de plus en plus convoité par les
grandes firmes.

D’où vient cette radicalité ?

La nature et le jardinage m’ont appris à observer. A constater, par exemple,
que les insectes constituent un maillon-clé dans la chaîne du vivant. Et que
tuer un insecte revient à tuer le jardinier aussi. Cela a même failli
m’arriver en traitant un rosier ! J’étais adolescent, et mon père m’avait
demandé de pulvériser un insecticide contre les pucerons : une poudre KB.
L’engin m’a explosé à la figure comme un bazooka, la poudre est rentrée dans
la blessure et je suis resté dans le coma pendant vingt-quatre heures. Je
n’ai plus cessé de me questionner depuis : qu’est-ce donc que ce
jardinage-là, sinon une pratique qui sert à faire prospérer une industrie
qui n’a rien à voir avec la nature ? On en a chaque jour de nouvelles
preuves, comme avec la disparition progressive des abeilles, fragilisées par
l’accumulation des produits de traitement, une catastrophe majeure. Mais on
refuse encore d’en mesurer la gravité, notamment parce que la France est un
des plus gros consommateurs d’insecticides, et que les lobbies ne veulent
pas lâcher prise.

Dans vos jardins, l’esthétique passe après le politique ?

La recherche purement esthétisante peut être intéressante. Mais cela reste
de l’ornementation. Pour moi, un jardin doit d’abord répondre à une
préoccupation de l’époque, illustrer une position de l’homme face à la
nature. J’avais d’ailleurs sous-titré mon exposition de la Villette,
consacrée au jardin planétaire : « projet politique d’écologie humaniste ».
Une manière de dire que nous sommes tous embarqués sur un même équipage, que
nous sommes tous liés – micro-organismes, insectes, oiseaux, êtres humains…
Et qu’en tant que passagers de la Terre nous sommes obligés d’en devenir les
jardiniers. Nous n’avons plus d’autre choix pour nous maintenir en vie que
de penser à l’eau potable, à la manière d’obtenir de l’énergie, à la façon
de nous nourrir.

Jardiner, c’est une éthique ?

Est jardinier tout être qui prend soin de la vie car il en est tributaire.
Quelqu’un qui n’a jamais mis les mains dans la terre peut s’avérer un
excellent jardinier planétaire parce qu’il aura tout fait pour protéger la
vie, sa diversité et l’équilibre entre les sociétés. Je pense par exemple à
Jaime Lerner, urbaniste et maire de Curitiba, au Brésil, une ville passée de
300 000 à 2,3 millions d’habitants en trente ans. Il n’est bien entendu pas
jardinier au sens où on l’entend habituellement ! Mais il a imaginé une
ville qui s’étend en faisant le moins de dégâts possible, avec des
transports en commun quasi gratuits, des circulations en voiture
malcommodes, des panneaux de signalisation aux couleurs simples pour que les
gens se repèrent même s’ils ne savent pas lire… A Curitiba, le tri des
déchets se fait sur la base du troc vert : tous les quinze jours, les gens
rapportent les produits recyclables qu’ils ont stockés et on leur donne, en
poids équivalent, des fruits et légumes du marché, invendus mais frais. Je
pourrais aussi parler des faroles del saber, ces petites bibliothèques
gratuites en forme de phare qu’il a fait installer en face de chaque école.
Des piá, ces maisons où l’on enseigne aux enfants des favelas comment
jardiner, recycler, faire du pain, fabriquer des objets à partir de
matériaux recyclables... Bref, Lerner gère sa ville comme un jardin, en
pensant aux humains et à tout le reste.

Ça vous rend optimiste ?

Cette expérience est bien la preuve que c’est possible dans une grande ville
et, qui plus est, dans un pays émergent. Des signes encourageants, il y en a
beaucoup en France aussi, à l’échelon individuel ou à celui de ces
micro-sociétés que sont les associations. Le problème est que ces énergies
sont satellisées, manquent d’argent et ne constituent pas un véritable
levier… Peut-être le sursaut viendra-t-il alors des jeunes générations ?
C’est ce que je me dis parfois quand j’observe mes étudiants de l’Ecole du
paysage. Encore faudrait-il leur offrir la formation dont ils ont vraiment
besoin aujourd’hui. Comment agir sur les écosystèmes si on ne les connaît
pas ? C’est bien d’enseigner la philosophie du paysage, mais il faudrait
surtout multiplier les cours fondamentaux de botanique, apprendre les bases
du vivant, des plantes, des insectes, des oiseaux !
Au moment où les chercheurs américains brevettent à tous crins (gènes,
fragments de plantes, végétaux transgéniques ou classiques…), transformant
ainsi le vivant en marchandise, en France on supprime les postes de
botanistes et la recherche fondamentale s’étiole. On a fait des pas de géant
dans la prise de conscience du réchauffement climatique. Quand
prendrons-nous enfin conscience de l’urgence à préserver le vivant ?

Propos recueillis par Weronika Zarachowicz

(1) A la suite d’une forte mobilisation, un amendement voté en décembre 2006
a autorisé à nouveau l’usage du purin d’orties. Mais, en octobre 2007, le
décret d’application n’est toujours pas passé… laissant les utilisateurs du
purin dans l’illégalité.
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G
Achète le mensuelle (journal) La Décroisssance, il y a un article de lui et avec sa touche perso... A lire...
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H
J'ai eu l'occasion de parler de Gilles Clément, en bien.Car voilà un homme qui ne veut plus de compromis et de lâcheté.La domestication des consciences, de la nature, du modeste côté sauvage qu'elle conserve, de cet aspect non 'maitrisé', il se bat là dessus.C'est assurément un chic type.
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