Derrière l'image dune compagnie « éthique »
Quatre cent dix millions de clients à travers le monde, cent soixante millions de catalogues distribués (devançant ainsi la diffusion de... la Bible) : Ikea, la multinationale du prêt-à-habiter, se porte bien. Et son chiffre d’affaires se maintient dans une impressionnante spirale positive : 3,3 milliards d’euros en 1994, 14,8 milliards d’euros en 2005. Soit une progression de plus de 400 %. Difficile de faire mieux. Aujourd’hui, la société entend conquérir deux territoires qui lui ont jusqu’ici résisté : la Russie et la Chine. Comme il est écrit dans son magazine interne Read Me : « L’objectif est d’améliorer le quotidien du plus grand nombre. Pour y parvenir, les magasins doivent sans cesse vendre plus à davantage de clients (1) »... Pour Ikea, le bonheur du peuple passe par l’achat.
Phénomène exceptionnel pour une multinationale symbolisant à ce point l’uniformisation planétaire et le mercantilisme, Ikea parvient à esquiver les attaques des associations de consommateurs, d’altermondialistes et d’environnementalistes. L’exploit n’est pas mince. Il est vrai que la marque a réussi à nouer des liens particuliers avec ses clients grâce à des prix imbattables, l’aménagement de coins-enfants dans ses magasins, un concept total pour trouver tout de suite de tout (et de préférence ce dont on n’a pas besoin).
Pour illustrer l’union sacrée entre clients et entreprise, les anecdotes ne manquent pas. N’a-t-on pas entendu en 2004 un conseiller municipal de Stockport (Grande-Bretagne) s’exclamer : « Un Ikea sur le territoire de la commune, c’est la gloire (2) ! » En écho à cet enthousiasme, une pétition a été lancée par des habitants de Mougins, une bourgade française : « Si vous aussi vous en avez plus qu’assez de passer deux heures en voiture, rouler plus de deux cents kilomètres (aller-retour), tout ça pour pouvoir faire vos courses dans un magasin Ikea, alors saisissez la chance (peut-être la dernière) qui vous est offerte de voir enfin s’ouvrir un magasin Ikea dans les Alpes-Maritimes (3) ! » Cela ne force-t-il pas l’admiration ? Des personnes qui lancent une pétition (plus de deux mille signatures en août 2006 !), qui affirment leurs valeurs, qui se mobilisent... parce qu’il n’y a pas une succursale de la multinationale du meuble à cent kilomètres à la ronde.
Un tel succès peut avoir des conséquences plus dramatiques. Lors de l’ouverture, le 1er septembre 2004, d’un magasin en Arabie saoudite, la société ayant offert un chèque de 150 dollars aux cinquante premières personnes arrivées, ce fut la ruée : deux morts, seize blessés, vingt évanouissements...
Comment expliquer l’engouement mondial pour Ikea ? Outre les bas prix pratiqués, l’une des clés de la réussite tient à l’image environnementale et sociale que s’est créée la multinationale.
Depuis son premier fournisseur étranger (la Pologne, en 1961), Ikea délocalise une partie de ses productions, à la recherche d’une main-d’œuvre bon marché et corvéable. Ainsi, la fraction de la production réalisée en Asie n’a cessé d’augmenter. Actuellement, la Chine (connue pour son respect des droits des travailleurs...) dépasse la Pologne, au point de devenir le plus gros fournisseur de l’entreprise, avec 18 % des produits du groupe. Au total, 30 % du « made in quality of Sweden » proviennent du continent asiatique (4). Selon The Observer, la part des pays en développement dans la production aurait grimpé de 32 % à 48 % entre 1997 et 2001 (5).
Dès ses origines, les objectifs du groupe suédois furent de proposer des produits à « des prix extrêmement bas ». En 1976, dans son « Testament d’un négociant en meubles », le fondateur Ingvar Kamprad le déclarait : « Aucune peine ne devra être épargnée afin de maintenir ces tarifs au niveau le plus bas (...), ces bas prix toujours justifiés imposent donc d’énormes exigences à tous nos collaborateurs (...). Sans une limitation stricte de nos frais, jamais nous ne pourrons remplir notre mission (6). »
Mais, contrairement à ce qu’affirme Ikea, les bas prix ont eu – et ont toujours – un coût social considérable. Entre 1994 et 1997, trois reportages des télévisions allemande et suédoise (7) ont accusé l’entreprise d’employer dans des conditions dégradantes des enfants au Pakistan, en Inde, au Vietnam et aux Philippines. [...]
En ce qui concerne le travail des enfants (sujet très sensible pour les consciences occidentales), Ikea a assurément éradiqué cette pratique dans « ses » usines, même si l’IWAY préfère se baser sur les législations locales et précise que « des législations nationales peuvent permettre le travail de personnes de 13 à 15 ans ou de 12 à 14 ans pour des travaux légers (8) ».
Pour l’organisation des ouvriers en collectifs ou syndicats, ou le paiement des heures supplémentaires, c’est une autre affaire. Ainsi au cours d’un voyage, en mai 2006, dans un village proche de Karur, une ville textile indienne du Tamil Nadu, dans le sud-est du pays, nous avons cherché à rencontrer des salariés d’une usine sous-traitante. Shiva (9), la trentaine, voudrait répondre aux quelques questions du visiteur occidental, mais sa mère, vieille Indienne aux cheveux blancs, est inquiète. Et si Shiva perdait son gagne-pain ? Son salaire représente la seule ressource de la famille, composée outre les deux femmes du fils de l’ouvrière, un adolescent de 15 ans. [...]
De plus, ces quelques audits tiers relèvent en partie du système de contrôle interne mis sur pied par Ikea. Les auditeurs ne peuvent publier leurs études, dont ils rendent compte directement et uniquement à la direction du groupe. Chaque contrôle, qui se déroule tous les deux ans (tous les six mois ou chaque année pour l’Asie), prend entre un et deux jours. Les quatre-vingt-dix critères de l’IWAY sont alors passés au crible. A raison de huit heures par jour, cela représente un point toutes les dix minutes et quarante secondes. Comment vérifie-t-on qu’il n’y a pas de pression contre la formation d’un syndicat en dix minutes ? Et pour les heures supplémentaires ? Et le paiement à temps des salaires ? Et le respect des pauses ? Et le travail forcé ? Le travail des enfants ? Simple. On demande au patron. On consulte les registres de l’entreprise. Ou pis, on demande à l’ouvrier dans son usine. [...]
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/BAILLY/14239